Antonio José Bolivar Proano savait lire, mais pas écrire.
Il parvenait tout au plus à gribouiller son nom pour signer un papier officiel, par exemple au moment des élections, mais comme de tels événements ne survenaient que fort sporadiquement, il avait le temps d'oublier.
Il lisait lentement en épelant les syllabes, les murmurant à mi-voix comme s'il les dégustait et, quand il avait maîtrisé le mot entier, il le répétait d'un trait. Puis il faisait la même chose avec la phase complète, et c'est ainsi qu'il s'appropriait les sentiments et les idées que contenaient les pages.
Quand un passage lui plaisait particulièrement, il le répétait autant de fois qu'il l'estimait nécessaire pour découvrir combien le langage humain pouvait aussi être beau.
Il lisait en s'aidant d'une loupe, laquelle venait en seconde position dans l'ordre de ses biens les plus chers. Juste après le dentier.
... Quand il eut vendu les ouistitis et les perroquets, l'institutrice lui montra sa bibliothèque. Il fut ému de voir tant de livres rassemblés. L'institutrice possédait une cinquantaine de volumes rangés sur des étagères et il éprouva un plaisir indicible à les passer en revue en s'aidant de la loupe qu'il venait d'acquérir. Cinq mois durant, il put ainsi former et polir ses goûts de lecteur, tout en faisant alterner les doutes et les réponses... et c'est alors, après avoir cherché dans toute la bibliothèque, qu'il trouva enfin ce qui lui convenait vraiment. "Le Rosaire" de Florence Baclay contenait de l'amour, encore de l'amour, toujours de l'amour. Les personnages souffraient et mêlaient félicité et malheurs avec tant de beauté que sa loupe était trempée de larmes.
... Antonio José Bolivar ôta son dentier, le rangea dans son mouchoir et sans cesser de maudire le gringo, responsable de la tragédie, le maire, les chercheurs d'or, tous ceux qui souillaient la virginité de son Amazonie, il coupa une grosse branche d'un coup de machette, s'y appuya et prit la direction d'El Idilio, de sa cabane et de ses romans qui parlaient d'amour avec des mots si beaux que, parfois, ils lui faisaient oublier la barbarie des hommes.

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